La fin d’un rationnement, et un signal de cancer des décennies plus tard
Une étude publiée dans PNAS portant sur 64 761 adultes de la UK Biobank a utilisé la fin du rationnement britannique du sucre en septembre 1953 comme une expérience naturelle sur les 1 000 premiers jours de la vie. La question n’est pas de savoir si les aliments sucrés sont vaguement déconseillés. Il s’agit de déterminer si la quantité de sucre réellement consommée par un nourrisson ou un jeune enfant — fixée ici par un rationnement national plutôt que par les goûts d’un foyer — a laissé une trace encore lisible dans les taux de cancer à l’âge adulte, dans les télomères leucocytaires et même dans l’alimentation des décennies plus tard.
Le contraste exploité par les chercheurs est net. Les personnes dont la petite enfance s’est déroulée sous rationnement (~40 g de sucre/jour) ont ensuite présenté des taux de cancer à l’âge adulte nettement inférieurs à ceux des cohortes nées après le quasi-doublement de la consommation, à ~80 g. Ce doublement n’a pas résulté d’une lente évolution culturelle. Il correspondait à la levée d’un contrôle instauré pendant la guerre et maintenu après celle-ci. Lorsque le rationnement a pris fin en septembre 1953, la quantité de sucre disponible quotidiennement pour un enfant britannique est passée d’environ 40 grammes à environ 80 grammes. Un demi-siècle plus tard, cette hausse reste visible dans le corps des participants à la UK Biobank.
L’article est publié dans PNAS — les Proceedings of the National Academy of Sciences — et traite l’histoire comme un instrument. Randomiser des dizaines de milliers de nourrissons entre une forte et une faible consommation de sucre serait contraire à l’éthique. L’État britannique a fait quelque chose d’assez comparable par accident : il a limité le sucre, puis il ne l’a plus limité. Le moment de la naissance par rapport à septembre 1953 a déterminé si les 1 000 premiers jours d’un enfant se dérouleraient sous le signe de la pénurie ou de l’allocation doublée.
Pourquoi les 1 000 premiers jours
Les 1 000 premiers jours de la vie — soit approximativement de la première partie de la grossesse jusqu’au deuxième anniversaire — constituent une période que les sciences du développement considèrent déjà comme particulièrement malléable. Les organes achèvent leur formation. Les seuils métaboliques se mettent en place. Les préférences gustatives se forment. Ces travaux prennent cette période comme intervalle d’exposition et demandent ce qui se produit lorsque l’exposition est celle au sucre, mesurée non par un questionnaire de fréquence alimentaire rempli des décennies plus tard par un parent, mais par un rationnement national appliqué dans tout le pays.
Le rationnement maintenait la consommation autour de ~40 g de sucre/jour. Après sa fin, la consommation a presque doublé pour atteindre ~80 g. L’étude ne prétend pas que 40 grammes constituent une cible pédiatrique idéale, ni que 80 grammes représentent un excès moderne unique. Elle affirme que la différence entre ces deux régimes de début de vie, imposée par la politique publique plutôt que par les habitudes familiales, a réparti une génération entre deux histoires de consommation de sucre — et que ces histoires ont ensuite différencié les taux de cancer à l’âge adulte.
Puisque le seuil était une date du calendrier, le dispositif constitue une expérience naturelle. Les enfants dont la petite enfance s’est déroulée sous rationnement ont passé cette période de formation avec une quantité de grammes plus faible. Les cohortes nées après la suppression du plafond ont vécu la même période dans un monde où la consommation avait presque doublé. À proximité du seuil, l’exposition était partielle. C’est ce gradient qui permet aux auteurs de parler de personnes pleinement exposées à une petite enfance pauvre en sucre, par opposition à celles qui ne l’ont pas été.
Une expérience naturelle n’est pas un essai parfait. Les familles différaient encore par leurs revenus, par ce qui figurait dans l’assiette et, plus tard, par le tabagisme, le travail et l’accès aux soins. Ce que le dispositif maintient approximativement constant, en revanche, c’est le changement soudain et national de la consommation de sucre. Septembre 1953 n’est pas une métaphore. C’est le mois où le rationnement a pris fin et, par conséquent, le mois où l’environnement sucré du début de la vie a changé pour toute une cohorte de naissance.
Soixante-quatre mille adultes, une biobanque
L’analyse s’est appuyée sur 64 761 adultes de la UK Biobank. La UK Biobank est une ressource de longue durée constituée de volontaires ayant donné du sang, répondu à des questionnaires et accepté que leur état de santé soit suivi jusqu’à l’âge mûr et au-delà. Ce n’est pas une clinique pédiatrique. C’est un entrepôt de résultats adultes. C’est précisément le sujet. L’exposition au sucre s’est produite pendant la petite enfance. Les cancers, les télomères, la Granzyme B et l’alimentation ultérieure ont été mesurés à l’âge adulte.
Une ressource de cette taille permet de comptabiliser des cancers rares et propres à certains sites. Les cancers du foie et des voies biliaires intrahépatiques ne sont pas des diagnostics quotidiens. Il en va de même d’une comparaison nette des cancers du rectum, du poumon, de la prostate et du sein dans une même cohorte, en lien avec une exposition précoce qu’aucun participant vivant ne peut se remémorer précisément, gramme par gramme. Relier les dossiers de 64 761 adultes au fait que leur petite enfance s’est déroulée sous rationnement est ce qui transforme une décision publique de 1953 en article publié dans PNAS.
Les participants sont des adultes. L’exposition n’est pas, au premier chef, leur consommation actuelle de desserts, même si cette consommation se révèle elle aussi différente. L’exposition est le fait que les 1 000 premiers jours de la vie se sont déroulés alors que la Grande-Bretagne plafonnait encore le sucre à ~40 g par jour, ou après la suppression du plafond, lorsque la consommation est montée à ~80 g. La biobanque fournit les chapitres ultérieurs. Le rationnement fournit la première page.
Des taux de cancer à l’âge adulte nettement inférieurs
Les personnes dont la petite enfance s’est déroulée sous rationnement ont ensuite présenté des taux de cancer à l’âge adulte nettement inférieurs à ceux des cohortes nées après le quasi-doublement de la consommation. Nettement inférieurs est le résumé que donne l’étude de la situation globale des cancers, et non un adjectif décoratif ajouté à un faible risque relatif. Les chiffres propres à chaque site, qui suivent, sont plus précis encore.
Les participants pleinement exposés présentaient un risque environ 69 % plus faible de cancers du foie et des voies biliaires intrahépatiques. C’est le principal résultat concernant un site particulier. Les cancers du foie et des voies biliaires intrahépatiques — cancers du foie lui-même et des voies biliaires qui le parcourent à l’intérieur — sont les diagnostics pour lesquels la réduction rapportée est la plus importante chez les personnes dont toute la période précoce s’est déroulée sous rationnement. Un risque inférieur de 69 % n’est pas une erreur d’arrondi. Si cette différence se confirme, elle est de nature à obliger la nutrition pédiatrique et l’épidémiologie du cancer à dialoguer.
Des réductions apparaissaient également pour les cancers du rectum, du poumon, de la prostate et du sein. Le compte rendu utilisé ici n’associe pas de pourcentage distinct à chacun de ces sites. Il établit en revanche le fait de réductions — au pluriel — dans un ensemble d’organes qui ne partagent pas un mécanisme évident unique. Le cancer du rectum touche la dernière partie du gros intestin. Le cancer du poumon touche les voies respiratoires. Le cancer de la prostate concerne l’appareil reproducteur masculin. Le cancer du sein concerne l’appareil reproducteur féminin. Le fait d’observer des réductions dans les quatre cas, en plus de la baisse d’environ 69 % des cancers du foie et des voies biliaires intrahépatiques, donne à l’histoire du sucre précoce l’apparence d’une empreinte précoce systémique, plutôt que d’une curiosité limitée à un seul organe.
La comparaison porte sur la petite enfance de l’ère du rationnement et celle des cohortes de l’après-rationnement. Elle ne prétend pas que le sucre est la seule cause de ces cancers et ne prétend pas que chaque cuillerée sucrée donnée dans une nurserie moderne se traduira par une variation de 69 %. Elle affirme qu’être pleinement exposé à des 1 000 premiers jours pauvres en sucre — le monde à ~40 g de sucre/jour — était associé à des taux de cancer à l’âge adulte nettement inférieurs à ceux observés chez les personnes nées dans le monde à ~80 g.
Télomères, Granzyme B et horloge biologique plus lente
L’incidence des cancers n’était pas la seule marque observée à l’âge adulte. Les mêmes personnes pleinement exposées présentaient également des télomères leucocytaires plus longs (~2,2 années de vieillissement biologique en moins). Les télomères leucocytaires sont les capuchons protecteurs situés à l’extrémité des chromosomes des globules blancs. Ils raccourcissent à mesure que les cellules se divisent et que l’organisme vieillit. Dans ce type d’analyse, des capuchons plus longs sont interprétés comme le signe d’un âge biologique plus jeune. L’étude traduit la différence en durée : environ 2,2 années de vieillissement biologique en moins chez les personnes dont les premières années se sont déroulées sous rationnement.
Il s’agit d’un nombre d’années modeste et d’une affirmation importante sur le moment où ces années se seraient déterminées. La différence de consommation de sucre se situait dans les 1 000 premiers jours. Les télomères ont été mesurés chez des adultes de la UK Biobank. L’implication est qu’un contraste précoce entre ~40 g et ~80 g peut encore être détecté des décennies plus tard dans les capuchons chromosomiques des globules blancs, sous la forme d’un écart d’environ 2,2 années biologiques.
Ils présentaient aussi des taux plus faibles de Granzyme B. La Granzyme B est une enzyme liée à l’activité cytotoxique du système immunitaire — le mécanisme utilisé par certaines cellules immunitaires pour éliminer des cibles endommagées ou infectées. L’étude la rapporte comme plus faible dans le groupe exposé au rationnement. Les faits disponibles ne décrivent pas une chaîne mécanistique complète allant du sucre consommé pendant la petite enfance à cette enzyme, puis à une tumeur. Ils placent en revanche une Granzyme B plus faible à côté de télomères leucocytaires plus longs et de taux de cancer à l’âge adulte nettement inférieurs, au sein du même phénotype adulte qui remonte à la consommation précoce de sucre.
Pris ensemble, les résultats biologiques ne se résument pas à « moins de tumeurs ». Ils forment un ensemble : télomères leucocytaires plus longs, ~2,2 années de vieillissement biologique en moins, Granzyme B plus faible et série de réductions des cancers selon leur site, dominée par les cancers du foie et des voies biliaires intrahépatiques, en baisse d’environ 69 %, avec d’autres réductions pour les cancers du rectum, du poumon, de la prostate et du sein.
Le goût qui a persisté
Les groupes définis par leur exposition précoce ne différaient pas seulement au niveau cellulaire. Ils présentaient aussi, des décennies plus tard, une alimentation moins sucrée. Les personnes dont la petite enfance s’est déroulée sous rationnement continuaient à consommer moins de sucre à l’âge adulte, longtemps après que le rationnement était devenu un fait historique. Ce résultat est important parce qu’il sépare — puis réunit — les interprétations.
Une première lecture est purement biologique : les 1 000 premiers jours ont imprimé leur marque sur le métabolisme, le tonus immunitaire et la dynamique des télomères, et ces empreintes ont produit les différences ultérieures de cancer, indépendamment de l’alimentation adoptée ensuite. Une autre lecture est comportementale : un départ pauvre en sucre a formé une préférence, cette préférence a persisté et les aliments moins sucrés consommés des décennies plus tard sont eux-mêmes protecteurs. Selon le coauteur de Cambridge, l’étude n’oblige pas à choisir. Elle retient les deux interprétations.
Une expérience naturelle fondée sur septembre 1953 ne peut pas séparer parfaitement la physiologie en développement d’un bébé de la liste de courses ultérieure de ce même bébé. Elle peut montrer que les mêmes personnes qui ont passé ces 1 000 jours à ~40 g de sucre/jour sont arrivées dans la UK Biobank avec moins de sucre dans leur alimentation adulte et avec les différences de cancer, de télomères et de Granzyme B déjà décrites. Le résultat alimentaire n’est pas une note de bas de page. C’est l’un des faits auxquels les auteurs veulent que les politiques de nutrition infantile prêtent attention.
L’habitude n’est pas une variable secondaire ici. Si le goût sucré appris tôt façonne le palais, alors le monde à ~80 g qui a suivi le rationnement n’a pas seulement apporté davantage de sucre dans le berceau. Il a fourni un modèle de la saveur que les aliments sucrés sont censés avoir. Le monde à ~40 g en a fourni un autre. Des décennies plus tard, ces modèles apparaissaient toujours dans l’assiette. C’est autant une histoire du développement qu’une histoire métabolique.
Ce que les réductions à l’âge adulte peuvent — ou ne peuvent pas — égaler
Le coauteur de Cambridge, Weilong Zhang, a souligné que réduire sa consommation de sucre à l’âge adulte reste bénéfique, mais pourrait ne pas atteindre l’ampleur observée lorsque l’exposition survient tôt dans la vie. Cette phrase empêche de lire l’article comme un plaidoyer pour le fatalisme. Réduire sa consommation de sucre à l’âge adulte reste utile. La prudence de Zhang est que ces réductions ultérieures pourraient ne pas égaler l’ampleur de l’effet associé aux 1 000 premiers jours. Selon ces données, la période précoce a un effet plus important.
Il soutient que l’empreinte biologique et les préférences alimentaires durables comptent toutes deux pour les politiques de nutrition infantile. Les deux. L’empreinte biologique correspond à l’histoire cellulaire et cancéreuse : télomères, Granzyme B, cancers du foie et des voies biliaires intrahépatiques, cancers du rectum, du poumon, de la prostate et du sein. Les préférences alimentaires durables correspondent à l’alimentation moins sucrée des décennies plus tard. Dans cette perspective, une politique qui se contente de faire la morale aux adultes à propos des desserts intervient après la fermeture de la période la plus puissante. Une politique qui ne parle que de l’alimentation du nourrisson sans remarquer que les goûts précoces persistent manquerait l’autre moitié du problème.
L’affiliation de Zhang est Cambridge. Son rôle est celui de coauteur. Sa mise en garde ne rejette ni les comportements des adultes ni l’idée que le sucre infantile serait un destin inscrit dans un gène unique. Elle porte sur l’ampleur de l’effet : le contraste précoce entre ~40 g et ~80 g semble plus important que ce que produit généralement la modération à l’âge adulte, et les raisons semblent relever à la fois de la biologie et des habitudes.
La conséquence pratique est inconfortable dans une culture qui considère le sucre comme un problème de volonté pour les adultes. Si les réductions à l’âge adulte restent bénéfiques mais pourraient ne pas égaler l’ampleur observée au début de la vie, alors le levier le plus efficace n’est pas une nouvelle série de conseils destinés aux adultes. C’est le sucre qui atteint l’enfant pendant ces 1 000 jours. L’argument de Zhang place ce levier entre les mains des politiques de nutrition infantile, et pas seulement entre celles de parents improvisant dans les rayons d’un supermarché.
Ce qu’un rationnement peut apprendre à la clinique
Le rationnement britannique du sucre a pris fin en septembre 1953. Cette date est le pivot. Avant elle, l’alimentation précoce d’un enfant était plafonnée à environ 40 grammes de sucre par jour. Après elle, la consommation a presque doublé pour atteindre ~80 g. Une analyse publiée dans PNAS, portant sur 64 761 adultes de la UK Biobank, traite ce pivot comme une expérience naturelle sur les 1 000 premiers jours de la vie.
Le tableau adulte du côté pauvre en sucre du pivot est cohérent dans plusieurs domaines. Les taux de cancer à l’âge adulte étaient nettement inférieurs. Les participants pleinement exposés présentaient un risque inférieur d’environ 69 % de cancers du foie et des voies biliaires intrahépatiques, avec des réductions également observées pour les cancers du rectum, du poumon, de la prostate et du sein. Ils avaient des télomères leucocytaires plus longs, ce qui correspondait à environ 2,2 années de vieillissement biologique en moins. Ils avaient une Granzyme B plus faible. Ils consommaient encore moins de sucre des décennies plus tard.
Aucun de ces faits ne constitue un essai randomisé de lait infantile. Aucun ne permet d’inventer une cible pédiatrique précise en grammes au-delà des ~40 g et ~80 g historiques produits par le rationnement et sa fin. Ensemble, ils défendent l’idée que le sucre précoce n’est pas seulement un problème dentaire ni seulement un problème de poids pendant l’enfance. Il pourrait contribuer au cancer ultérieur, à l’âge biologique ultérieur et à l’appétit ultérieur.
Les politiques de nutrition infantile sont le public auquel Zhang s’adresse. Si l’empreinte biologique et les préférences alimentaires durables comptent toutes deux, alors le sucre qui atteint un nourrisson durant ces 1 000 jours relève de la politique publique, et pas seulement du style parental. Le rationnement britannique n’avait jamais été conçu comme un programme de prévention du cancer. Dans cette lecture de la UK Biobank publiée dans PNAS, il s’est comporté comme tel.
L’étude n’identifie pas de dose adulte sûre qui effacerait les effets d’un début de vie à ~80 g. La prudence de Zhang va dans l’autre sens : les réductions à l’âge adulte restent bénéfiques, mais pourraient ne pas égaler l’ampleur observée au début de la vie. Pour les cliniciens, les auteurs de recommandations alimentaires et tous ceux qui rédigent des règles sur ce qui entre dans la bouche d’un nourrisson, c’est la leçon pratique d’un changement de politique de septembre 1953, mesuré sur 64 761 vies adultes : le sucre reçu pendant les 1 000 premiers jours est celui qu’il est le plus difficile de rattraper.
Le groupe pleinement exposé en est l’illustration la plus claire. Sa petite enfance s’est entièrement déroulée sous rationnement. Son risque ultérieur de cancers du foie et des voies biliaires intrahépatiques était inférieur d’environ 69 %. Ses autres réductions de cancers, ses télomères leucocytaires plus longs, sa Granzyme B plus faible et son alimentation moins sucrée des décennies plus tard vont toutes dans la même direction. Les cohortes nées après le doublement à ~80 g se situent de l’autre côté de cette ligne. Entre ces deux groupes se trouve l’argument de cet article de PNAS : le sucre consommé pendant la petite enfance n’est pas un chapitre clos de l’enfance. C’est un chapitre que les taux de cancer à l’âge adulte semblent encore lire.