World · · 5 min read
Le Nigeria appelé à tirer parti de son statut de puissance moyenne dans un monde en mutation
Une analyse du Belfer Center estime que le Nigeria peut faire avancer les intérêts africains en nouant des partenariats flexibles, tout en s’attaquant aux contraintes intérieures en matière de sécurité et de gouvernance.
Le Nigeria dispose des ressources et de l’influence régionale nécessaires pour jouer un rôle plus important dans un système international qui s’éloigne de la domination américaine, selon une analyse publiée par le Belfer Center. Le texte présente le pays comme une puissance moyenne dont les choix pourraient influer à la fois sur les affaires africaines et sur la gouvernance mondiale au sens large.
L’analyse soutient que la voie la plus efficace pour le Nigeria consiste à conjuguer ses priorités nationales avec un réseau plus large de relations entre puissances moyennes. Une telle approche permettrait à Abuja de travailler avec différents partenaires à mesure que la compétition mondiale s’intensifie, plutôt que de dépendre d’un seul alignement. Sa capacité à agir ainsi dépendra toutefois largement de sa faculté à réduire les problèmes intérieurs qui limitent sa portée.
Un système mondial en transition
La période de l’après-guerre froide a produit un monde dominé par les États-Unis, mais le Belfer Center estime que cet ordre s’est affaibli. L’expansion économique et les ambitions de la Chine en matière de leadership international, le poids militaire et politique retrouvé de la Russie, ainsi que l’activisme croissant de pays tels que l’Inde, le Brésil, la Turquie, l’Arabie saoudite et l’Afrique du Sud ont tous contribué à cette évolution.
Ces évolutions donnent naissance à un environnement plus disputé et multipolaire. Les institutions internationales subissent la pression de demandes concurrentes, tandis que les gouvernements font face à des problèmes qu’aucune grande puissance ne peut résoudre seule, notamment le changement climatique, le terrorisme, la pauvreté, les inégalités et les pandémies.
Ce contexte offre aux puissances moyennes un rôle potentiel qui dépasse leur poids individuel. Des pays comme le Nigeria peuvent contribuer à relier des blocs concurrents, négocier au-delà des divisions géopolitiques et promouvoir des réformes reflétant les intérêts des régions en développement. Selon l’analyse, les puissances moyennes souhaitent être considérées comme des partenaires stratégiques plutôt que comme des États dont on ne prend en compte les points de vue qu’une fois les décisions prises.
L’importance du Nigeria tient d’abord à sa position en Afrique. C’est le pays le plus peuplé du continent et il est présenté comme la première économie d’Afrique. L’analyse cite les projections du Fonds monétaire international, selon lesquelles le produit intérieur brut du Nigeria dépasserait 377,37 milliards de dollars en 2026. Le pays dispose également d’un réseau militaire et diplomatique substantiel, qui lui donne les moyens de projeter son influence au-delà de ses frontières.
Une portée régionale et des capacités inexploitées
Le Nigeria a joué un rôle de premier plan au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, de la Commission du bassin du lac Tchad et de l’Union africaine. Il s’est également illustré dans les opérations de maintien de la paix et les efforts de sécurité collective en Afrique et ailleurs. Son leadership régional s’est particulièrement manifesté dans les opérations de la CEDEAO au Liberia et en Sierra Leone, où des interventions dirigées par le Nigeria ont contribué à mettre fin aux guerres civiles, malgré les difficultés économiques que connaissait alors le pays.
La démographie et la géographie renforcent le potentiel du Nigeria. Les projections démographiques indiquent qu’il pourrait devenir, au cours des prochaines décennies, le troisième pays le plus peuplé du monde, derrière l’Inde et la Chine. Le pays est également présenté comme le huitième au monde par sa superficie. Environ 76,2 % de son territoire sont classés comme des terres arables destinées aux cultures permanentes et aux pâturages, une proportion nettement supérieure à la moyenne de huit autres grands pays africains recensés dans l’analyse.
Ces atouts pourraient soutenir un rôle majeur dans la sécurité alimentaire africaine et les marchés mondiaux. Le Nigeria possède d’importantes ressources pétrolières, gazières et agricoles, ainsi qu’une population nombreuse et capable. Le Belfer Center avertit toutefois que les ressources, à elles seules, ne peuvent transformer un potentiel en influence durable. Leur valeur dépend de l’efficacité des institutions, de la sécurité et de la gouvernance.
La violence demeure un obstacle majeur. L’analyse évoque le terrorisme dans le Nord-Est et certaines parties du Nord-Ouest, les affrontements entre éleveurs et agriculteurs dans le Nord-Centre et le Sud-Ouest, ainsi que l’activité séparatiste intermittente dans le Sud-Est et certaines zones du Sud-Sud. Ces pressions affaiblissent la capacité de l’État à exploiter pleinement son potentiel économique et agricole.
Du non-alignement aux partenariats flexibles
L’histoire du Nigeria montre que les objectifs politiques nationaux peuvent façonner sa politique étrangère. Après la guerre civile, une vision nationale plus affirmée est allée de pair avec une posture extérieure plus offensive. Le pays a adopté la réciprocité mutuelle comme principe de politique étrangère et, sous la direction du général Murtala Muhammed, a présenté l’Afrique comme capable de déterminer son propre avenir. Les rôles du Nigeria au sein de l’OPEP et du Mouvement des non-alignés ont renforcé cette approche.
Cet activisme a contribué à la création de la CEDEAO et à la mise en place de l’Union africaine. Le Nigeria a également défendu l’idée que les puissances moyennes devaient coopérer pour rechercher un système international plus juste et plus stable. Les propositions visant à créer un concert des puissances moyennes et une Organisation du traité de l’Atlantique Sud traduisaient l’ambition d’assurer une voix africaine plus forte dans un ordre multilatéral réformé, même si la proposition de concert n’a pas obtenu un soutien suffisant.
Le défi actuel consiste à traduire cette tradition en une forme d’engagement plus flexible. Selon l’analyse, le Nigeria cultive ses relations avec d’autres puissances moyennes afin de gérer la complexité géopolitique et de favoriser une prospérité et une paix partagées. C’est la logique qui sous-tend le passage de l’ancien non-alignement au multi-alignement : conserver la marge de manœuvre nécessaire pour travailler avec différents pays tout en protégeant les intérêts nationaux et régionaux.
Pour le Nigeria, l’occasion est considérable, mais elle n’est pas automatique. Son influence dépendra de la capacité de ses dirigeants à associer ambition diplomatique et améliorations intérieures. S’ils y parviennent, le pays pourrait renforcer son rôle de puissance régionale africaine et de pont dans un ordre mondial fragmenté. Dans le cas contraire, l’insécurité et la faiblesse de la gouvernance continueront de réduire l’espace offert par sa population, ses ressources et sa position stratégique.